All color but the black

« Maman, regarde, elle est bizarre, la petite fille. »
« Oui, ma chérie, ne la regarde pas. Ne la pointe pas du doigt, il pourrait t’arriver malheur. »

« Éloignez-vous d’elle, les enfants, c’est la fille du Diable. »

Située au centre du village, Violine regarde.
Désappointée, elle observe les autres villageois qui l’entourent tout en gardant une certaine distance.
Ils la scrutent comme si elle était un monstre, puis détournent les yeux et s’éloignent.

Des enfants arrivent sur la place. Elle s’approche d’eux et leur tend la main.
L’un d’eux la repousse brusquement. Elle trébuche et tombe sur les fesses.
Des rires éclatent parmi le groupe.
Elle reste seule, immobile, au milieu du village.

Déterminée, elle pose deux pots de peinture sur la table de sa chambre. Un pot noir et un pot blanc.
Elle peint son bras gauche, puis le droit, son pied gauche, son pied droit, son ventre et enfin son visage. Certaines parties de son corps restent en couleur, témoignant d’une mauvaise répartition de la peinture.
Elle sort de chez elle, souriante, l’air d’avoir vaincu.

D’un pas assuré, elle se dirige vers un groupe de personnes rassemblées au centre de la place. C’est alors que des rires se font entendre.
Soudain, la pluie commence à tomber, et la peinture dégouline de son corps.
Les rires redoublent d’intensité. Elle continue d’avancer vers eux. Elle tend la main vers l’un d’eux, qui la repousse d’un revers sec. Elle insiste, se tourne vers une autre personne et tend à nouveau la main. Cette dernière la fixe, regarde la peinture couler lentement de sa peau et éclate de rire. De plus en plus de villageois se regroupent pour assister au spectacle. Ses yeux s’écarquillent, ses pupilles se dilatent. Les larmes coulent à flot sur ses joues. Les silhouettes des habitants lui apparaissent sous une forme de monstres ricanant sans relâche.
La folie s’empare d’elle. Elle les fixe de ses grands yeux exorbités, incapable de comprendre leurs réactions. Elle pose les genoux à terre, prend sa tête entre ses mains et hurle de douleur. La pluie redouble d’intensité. Ses sourcils se froncent, son souffle s’accélère. Face contre le sol, elle crie, encore et encore. Elle est paniquée.

C’est alors qu’une voix résonne dans son esprit :
« Rêve ta vie en couleur, c’est le secret du bonheur. »

Elle se souvient alors un jour-là ou prise de panique, elle s’était enfuie jusqu’à la forêt.
En courant, elle avait trébuché.
C’est alors qu’elle avait remarqué que la terre était en couleur.
Elle s’était retournée, sentant une présence derrière elle, et avait découvert des sphères lumineuses tourbillonnant autour d’elle.
Elle avait vite compris que ces sphères projetaient ses ombres en couleur.
Elle avait passé la journée entière à jouer avec elles.

Une aura de couleur apparaît autour d’elle.
Des éclats de lumière jaillissent violemment et viennent frapper le village.
De ces tâches naît une végétation luxuriante et colorée, transformant la place en un monde onirique.
Les enfants, surpris et effrayés, se cachent, tentant d’échapper à cette marée de couleurs.

Soudain Violine se calme.
Les hurlements s’évanouissent, remplacés par le doux chant de la nature.
Elle lève la tête et constate qu’elle est seule au milieu de la place, sous un soleil éclatant. Lavée de toute la peinture, elle se redresse et reste quelques instants immobile, les yeux rivés vers le ciel.

Sans rien emporter, sans même se retourner, elle quitte le village.
Les habitants reviennent et l’observent partir, l’air désemparé.
Leurs mains se tendent vers elle, comme s’ils voulaient la retenir.
Ils sont perdus, car quelque chose a changé.

Tout autour d’eux, le monde est en couleur.
Et eux… sont restés en noir et blanc.

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